Gauloise

 

C’est une cigarette, pas une plaisanterie grivoise. Je me demande s’il ne faudrait pas en parler au passé et dire, c’était,  tant son usage a disparu. Des tables des estaminets où la loi l’interdit aux poches des fumeurs de blondes fadasses, la bienséance et la mode ont chassé  la Gauloise, la vraie, la brune au paquet carré orné de la figure celtique. Gauloise bleue, comme on l’aimait ce goût acre dans la bouche de l’avoir trop fumée et cette bouffée de goudron-nicotine qui vous bouchait les poumons d’une seule aspiration. Le matin, au réveil, le fumeur enragé se jetait sur sa première cigarette comme un condamné sur son dernier verre. Le bonheur d’exister passait par la Gauloise.   

 

Car ce vice, il y en a de pires, était encouragé. Depuis l’Etat qui en gardait jalousement le monopole  et les revenus jusqu’à l’armée qui en distribuait gratuitement à la pelle aux bidasses pour les aider à supporter l’ennui massif des casernes. A la cantine, on se saoulait à la bière au milieu de volutes quasi impénétrables à  trois mètres, en maudissant la crevure galonnée. De surcroît, souvenez-vous, l’armée vous a de ces coquetteries singulières qui lui faisaient appeler la Gauloise Troupe, et modifier la couleur du papier en marron délavé du plus bel effet militaire. Quand le clairon sonnait enfin le couvre-feu,  les casernements puaient la bière et le tabac sans que nul ne s’en formalise. Le bon temps où la santé publique gérait des dispensaires gratuits et la morale, toujours publique, vous laissait vous intoxiquer tranquille.

 

Ah le bon temps ! Je connais un vieux qui vient de passer à ses quatre vingt dix ans qui en avait fumé jusqu’à deux paquets par jour pendant des décennies tout en éclusant deux litres de chopine. Quand il est mort il buvait encore son litre quotidien, rouge, et fumait dix cigarettes qui désespéraient son entourage. Eh bien figurez vous, n’en déplaise aux mandarins de la médecine et aux enragés du tout réglementé, qu’il n’est mort ni de cirrhose, ni d’un cancer catastrophique,  mais de vieillesse, tout simplement. Je le remercie très fort d’avoir fait mentir les statistiques et la nique aux intégristes de tout poil qui veulent tout gâcher, jusques et y compris notre disparition, en nous prédisant de longues souffrances terminales dans des salles aseptisées où nous serions sensés expier tous les plaisirs dont nous nous sommes gavés sans remords.

 

J’en suis certain, les professeurs de médecine aujourd’hui n’ont pas lu La guerre des boutons  et ignorent Louis Pergaud. Quand Lebrac piquait des clopes à son père et festoyait en douce avec ses copains du village d’une boite de sardines à l’huile et de trois oranges, produits aussi rares qu’extraordinaires dans nos provinces, la chape de la pensée formatée qui caractérise nos moralistes au pouvoir n’existait pas. Les pauvres n’ont même pas l’imagination de penser qu’on peut ressembler à autre chose que la manière dont ils nous ont inventé. Ils se trompent. Jamais nous ne serons à leur image. Qu’ils mangent seuls leur caviar.

 

L’image qui nous ressemble c’est celle de la gauloise. Cette fille bien plantée sur des jambes musclées, ses formes pleines et séduisantes, son sourire esquissé à la terre entière, sa chevelure épaisse ornée par l’arc celtique, ses seins fermes et ses fesses rondes. C’est notre compagne, allumons là. La fumée s’échappe en volute de ce mince tube de tabac, tourne doucement dans la pièce et ombre le plafond clair obscur d’un léger nuage propice à toutes les évasions, formes ou idées. Respirons, laissons aller, rêver. Le tourne disque passe un air lent de nostalgie sur lequel le couple que vous avez formé se déhanche dans la brume artifice des cigarettes. La Gauloise c’était un autre temps et c’était pas si mal.