Bivouac

             Ce mot claque comme un coup de fusil, un seul, soudain tiré au fond d’une vallée. Normal, avant de devenir un campement à la mode d’été, le bivouac était le couchage habituel des troupes en campagne, la retraite du soir après une longue marche, le refuge des survivants après la bataille, le repos du guerrier en somme, bien qu’on n’y dormît guère ou d’un sommeil si léger qu’il s’interrompait à chaque relève de la garde. Dans nos régions l’usage s’est heureusement perdu de cantonner des soldats dans les prés et les campeurs civilisés désireux de rompre leur quotidien trop douillet les remplacent avantageusement. Ah ! Respirer du bon air et dormir sous la toile, voire à la belle étoile, une  pratique recherchée par une fraction toujours plus importante de vacanciers, promeneurs, musards, pèlerins et curieux de toutes sortes et acabits.

             Un de mes amis sur la trentaine avait même transformé cet usage champêtre en rituel estival impérieux. Tous les ans aux alentours du 14 juillet, fête nationale du beau fixe météo, il partait camper avec sa petite amie du moment aux confins du pays. La vallée de la Roya où il se rendait, coule approximativement du col de Tende jusqu’à la ville frontière de Vintimille en traversant tour à tour des communes italiennes et françaises dont certaines ralliées après les tristes épisodes du Duce. C’est un pays radieux un petit paradis au pied du Mercantour et un des accès privilégiés à la Vallée des Merveilles et ses inscriptions cosmiques. Jeannot, c’est de lui qu’il s’agit, choisit  le camping de Breil pour son premier séjour.

             Il m’a raconté son arrivée tardive, l’accueil amical d’un employé de mairie qui lui indiqua le chemin du pré municipal où il pouvait s’installer, sans exiger de décliner son identité ou verser la moindre obole. A ce moment l’usage du camping sauvage disparaissait  mais on pouvait encore librement accéder à un coucher gratuit dans toutes les communes rurales. Jeannot et Francette montèrent donc leur canadienne entre chien et loup, à l’écart des deux seules tentes déjà présentes, dînèrent sobrement et, après quelques flonflons puis trois valses nationales, ils firent l’amour serrés dans leur duvet savamment agencé pour deux personnes, à peine séparés de l’herbe fraîche par le tapis de sol et un minuscule matelas de campeur. Si vous n’avez jamais pratiqué je vous le conseille, l’ambiance est excitante, les sensations différentes. De même que le moindre bruit d’un insecte, la nuit vous rapporte les vapeurs de chaque sorte de végétal et s’emploie à parfumer vos ébats de fragrances inconnues des plus grands parfumeurs.

            Après deux séjours à Breil l’amie de Jeannot le quitta et il résolut de respecter leur histoire partagée en choisissant une autre commune en amont de quelques kilomètres. L’été suivant Soizic l’accompagna à Fontan. Ce village ouvre à l’Ouest une des portes du Mercantour à partir du lieu-dit des Mesches et du lac du même nom. A l’Est il est surplombé par le piton de Saorge, célèbre pour ses églises et chapelles presque aussi nombreuses que les habitations médiévales. A cet endroit, un pré en tout point semblable à celui de Breil où ils montèrent leur tente, la Roya est somptueuse. Elle charrie voluptueusement une eau de montagne si parfaitement limpide qu’on pourrait lire sur les galets de son lit tout en regardant le ballet nonchalant des truites qui se baignent le long des rives. Stimulés par cette ambiance les  amoureux décidèrent de prendre quelque avance sur la fête et fermèrent leur tente sur les cinq heures pour échanger de longs baisers et de tendres caresses entre chuchotements et fous rires à chaque bruit venu de la ville ou des autres campeurs. Ainsi ils se découvrirent et s’aimèrent, ainsi ils se séparèrent. Dès le lendemain du 14 juillet Soizic repartait pour sa Bretagne natale en se plaignant que les piqûres des taons de la Roya l’empêchaient de bien dormir. Jeannnot se consola en finissant son séjour en randonnant dans les Merveilles. Parti des Mesches il franchit le pas des Ladres, les trois lacs de la Valmasque  et arriva à Casterino, au plus haut de la vallée, sous le mont Bégo. Le site lui plut tant qu’il résolut d’en faire son séjour de l’année suivante.

           Un an plus tard il s’organisa pour arriver avec Camille l’après midi. On l’avait prévenu, ce n’est pas simple de camper à Val Casterino. On n’accède au hameau que par une route étroite et il faut tout de suite abandonner sa voiture pour avancer à pied  en direction de la Valmasque. La vallée assez vaste est bordée par deux versants de montagnes dont les forêts  sont par endroit dénudées par les couloirs d’avalanche. Elle finit au Nord sur de hautes falaises, entre lesquelles cascade le ruisseau qui deviendra Roya et serpente le sentier conduisant à un refuge. En ces lieux le bivouac était toléré.  Camille et Jeannot s’y installèrent avec des centaines de randonneurs arrivant des Merveilles ou prêts à y partir, parfois venus des sommets d’Italie, parfois  des villages des environs de Tende, pour obéir à une  tradition de  rencontre séculaire instaurée par les bergers d’autrefois. A la nuit tombante, le bois mort charrié par la neige était abondant, des centaines, des milliers de feux s’allumèrent dans le creux du vallon et sur les coteaux. Chaque planche, chaque espace disponible était occupé par des groupes qui mirent en scène un spectacle improvisé et féérique en jouant avec les ombres tutélaires des monts alentours. Dans le soir une voix s’éleva puis une autre et encore d’autres bientôt relayées par des échos gigantesques. Sans feu d’artifice chacun célébrait le 14 juillet à sa manière sous les étoiles. Emus par l’intensité du spectacle les amants se serrèrent l’un contre l’autre sans esquisser les gestes habituels pour s’unir. C’est alors qu’une pluie d’étoiles filantes, de celles qu’on ne voit que l’été en altitude quand le ciel est pur, illumina leur reposoir. La montagne était magique.

            Je ne sais pas ce que fit le couple au lever de ce bivouac merveilleux. Je sais seulement que peu de temps après  la date de leur passage, la mairie de Tende prit un arrêté pour interdire les feux à Casterino. Jeannot m’a dit qu’il n’y est plus jamais retourné de peur de rompre le charme. Camille est perdue de vue depuis longtemps et bien qu’il ne respecte plus la tradition, il garde à jamais le bivouac au cœur.