Adiante

             Curieuse idée, donner un nom masculin à une fougère, tropicale de surcroît. Si l’ambiguïté n’est pas le privilège des botanistes elle semble bien atteindre cette profession au travers de ce détail. D’ailleurs, de grandes choses se dissimulent parfois derrière ce qui apparaît, sans examen approfondi, dans un premier temps, comme une simple bizarrerie de langage. Ainsi, je dis derrière mais ce pourrait être dessous, on soulèverait alors un coin du voile pour découvrir, allez savoir, une supercherie ou une intention cachée. Pour notre herboriste, il n’en est rien de plus, c’est déjà beaucoup, que l’intention poétique d’appeler l’adiante autrement que par son nom savant, pour ce à quoi il fait penser, qu’il évoque, les cheveux de Vénus.

             Hélas, les abus de langage sont fréquents. Nul n’en veut à leurs auteurs dès lors qu’ils se restreignent au plaisir de fleurir leur propos, seul l’excès est condamnable, auquel se livrent sans honte et grand assiduité les hommes publics aussi bien que les journalistes. Pour parler net les uns vendent vulgairement leurs salades  et les autres leur papier en trichant sur les mots. On découvre ainsi lundi qu’un échec électoral du dimanche s’est transformé en léger recul de l’opinion, une bouderie en quelque sorte, rien que quelques sourires ne sauraient consoler pour un futur candidat à la popularité. L’un d’entre eux, des plus fameux, n’a-t-il pas inventé pour notre grand plaisir « la baisse tendancielle du taux d’augmentation » pour nous faire accroire qu’il y avait moins de chômeurs. Et que penser des journalistes qui relatent à bons mots la fente imprévue-prévue dans la robe chic des soirées de Cannes ou le geste vulgaire qui fera vaciller l’idole ? La transmutation du lecteur en voyeur, un abus si quotidien qu’on ne relève plus. 

             Le diable est dans les détails. Certains adeptes de l’analyse du comportement en ont fait profession, au point qu’on ne manque pas de coller un « iste » sur leur carte  de visite et la plaque qui informe de leur présence en bas des immeubles. Pour une somme modeste mais raisonnable, vous pourrez ainsi découvrir à leur contact que se fier à l’apparence est bien plus instructif que d’écouter les propos d’un interlocuteur. On juge les gens sur la mine au point que les grands sont paraît-il mieux rémunérés que les petits, ou que les jolis ont plus de chances d’accéder à de hautes fonctions que les vilains. Friandes d’analyse transactionnelle,  de compétition, d’objectifs, de challenges divers, les entreprises dépensent de gros budgets afin d’apprendre à leurs personnels à se reconnaître en se touchant le visage yeux bandés ou à devenir solidaires en se portant mutuellement sur le dos. Imaginez ce qui pourrait vous arriver si vous avez laissé choir un peu durement votre futur directeur du personnel parce qu’il était trop gras. Il faut se vendre. En cette matière le pompon, on pourrait aussi l’appeler l’acmé de l’hypocrisie, fut atteint par cette ministre qui, fi de la moindre compétence, écrivait à son icône : « utilise moi ».

             En y regardant de près, on voit bien que l’adiante est un nom barbare. On peut lui préférer les poétiques cheveux de Vénus. Je me demande quand même si la coiffure de la déesse de la beauté ressemblait vraiment aux larges feuilles dentelées de notre fougère. Ma foi si c’est le cas, elle ne fut sans doute pas la première à se flanquer un pot de fleurs sur la tête mais la plus célèbre. Pas étonnant dans ces conditions, qu’elle ait pris un fameux râteau d'amour auprès d’Hyppolite et que pour se venger « Vénus toute entière à sa proie attachée », ait précipité Phèdre dans l’abîme funeste de la passion aussi impossible qu’interdite. Racine aurait ainsi écrit son dernier chef d’œuvre à cause d’une simple plante, même pas allergène. Quelle histoire !