La manifestation oubliée
Mémoires d’un Homme Simple
Le cortège avait démarré en haut du boulevard Saint Michel, vers Port Royal, il avait longé les jardins du Luxembourg en passant devant l’institut d’Art et d’Archéologie et se déroulait en prenant une ampleur imprévue. Lorsque je me retournai, à la hauteur de l’espace Soufflot, la rue était pleine de monde et on n’en voyait pas la fin. Des groupes attardés surgissaient derrière le Panthéon et rejoignaient la foule, surtout des jeunes gens, étudiants sans doute mais aussi des bandes de femmes rieuses et décidées venues des banlieues, elles étaient sorties du métro Odéon et avaient remonté les rues secondaires pour trouver le défilé. Leur masse colorée piétina en scandant des slogans jusqu’au carrefour avec Saint Germain qu’elle emprunta. On passa devant les librairies, PUF, Gibert, sans même un regard, plus bas on négligea Maspero, le site accueillant où moi-même et mes semblables avions passé tant d’heures à feuilleter les livres, érotiques et autres, que nous ne pouvions acheter.
La foule était mélangée, les hommes nombreux bien que minoritaires. Au loin, devant, un groupe compact de femmes sur plusieurs rangs entonnait les slogans que reprenait la troupe en chœur : maintien du planning familial, développement de la contraception, abolition des lois criminalisant l’avortement. Ces lois n’étaient plus appliquées mais avaient coûté la vie à nombre d’entre elles, continuaient d’en faire des mineures dans un monde en pleine évolution. Sans doute avait-on là, en gestation, ce qui allait devenir le Mouvement de Libération de la Femme, le fameux MLF qui deviendrait assez vivant pour faire trembler les quartiers chics et faire bouger la France entière en faveur du droit à la contraception et à l’avortement. L’avocate Gisèle Halimi se comptait parmi elles. Les slogans prônant la pilule, la liberté pour chacune d’user de son corps comme elle l’entendait s’enchaînaient.
De manière inattendue les bandes de femmes transpiraient la joie, l’attente de jours meilleurs. Une ambiance inconnue dans les manifestations revendicatives auxquelles je m’étais habitué, après mai 68 c’est la morosité qui dominait. Eh bien là pas du tout, certaines chantaient les slogans ou les mimaient, les mots d’égalité et d’amour faisaient écho aux fenêtres ouvertes des bureaux et des habitants du boulevard, sortis pour regarder passer des cohortes de jeunes femmes déterminées à contrarier le sort qui leur était promis.
Elles passèrent devant l’église Saint Germain des Prés sans la moindre chance de percevoir la litanie des chants grégoriens qui habitaient l’édifice, pas un regard ne s’égara non plus du côté des Deux Magots, leurs voix avaient plus d’importance que celle de Sartre et de ses amis habitués de la brasserie, tous absents de la guerre des mœurs pour cause de gauchisme prochinois.
Plusieurs dizaines de milliers. Depuis mai 68 je n’avais jamais vu ça. Sans doute après la fin des évènements, leur échec peut-être, un mouvement plus profond avait-il traversé la société, comme une renaissance suivant le départ du général de Gaulle. On était en 1969 en fin d’après midi. J’ai eu beau chercher je ne trouve pas trace de ces cortèges sur internet. Sans doute faudrait-il remonter à la presse de l’époque. En tout cas ils ont bien eu lieu. J’y étais.
Nous défilâmes en sifflant devant l’Assemblée Nationale protégée par des files de policiers et le groupe de femmes qui menait la troupe vint buter sur des cordons de CRS qui barraient le pont de la Concorde et empêchaient toute intrusion rive droite. Après avoir longuement parlementé il fallut se disperser sous les huées lancées aux barrages. Interdiction de déranger les beaux quartiers avec des troubles de femmes opprimées.
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Pourquoi je m‘en souviens ? Pourquoi je tiens tant à en reparler ? C’est que depuis de nombreux mois les annonces bien pensantes se multiplient dans le but de sacraliser l’IVG. On l’a même inscrite solennellement dans la constitution contre l’avis des responsables des partis de droite au Sénat.
Dans le même temps une campagne de presse, journaux et médias audio, attribue à Madame Veil un rôle quasi exclusif dans l’abrogation de lois criminelles et l’adoption de mesures libérales. Je n’ai rien contre Madame Veil mais je suis en colère contre cette supercherie ! Pour avoir soutenu dés sa naissance le mouvement des femmes réclamant la liberté d’user de leur corps je conteste l’interprétation fallacieuse de cet événement.
« L’événement », c’est justement le titre d’un ouvrage qui décrit la galère d’une jeune fille enceinte pour avorter quelques années précédant la manifestation dont il est question. A l’époque on n’entendait guère Madame Veil. Il fallut paraît-il que Giscard, sentant le mouvement de l’opinion, lui demande de s’en saisir. Elle eut alors un rôle indéniable à l’Assemblée pour faire basculer assez de députés de droite, une fraction pas tous, pour obtenir le vote de la loi.
Sa réelle sincérité n’est pas en cause mais un mouvement profond de la société, sans doute consécutif aux événements de 1968, avait fait avancer la cause des femmes sans elle. Les idées du MLF traversaient jusqu’aux beaux quartiers de la capitale. Il serait parfaitement injuste de ne pas citer dans cette affaire les milliers de militantes qui se sont engagées pour défendre leurs droits. Sans oublier qu’elles se retrouvaient souvent au tribunal pour avoir osé troubler la paix des quartiers de la rive droite.
L’intervention de leur consœur dans les prétoires, l’avocate Gisèle Halimi, fit alors grand bruit. La presse a gardé aujourd’hui le silence sur son action. La pose récente de son effigie dans la capitale aux côtés de dix femmes célèbres, dont Simone Veil, ne répare pas cette injustice.
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D’injustice il en sera question tout au long de ces mémoires. Des épisodes de la vie sociale et politique que je vais reprendre je ne prétends pas détenir la vérité, simplement les raconter tels que je les ai vécus. On verra alors comme la relation la plus courante, parfois judiciaire, est éloignée des faits. Mes contemporains pourront vérifier sans peine s’ils n’ont pas été abusés.
Pour moi je cherche à comprendre comment le pays béni de 40 millions d’habitants de ma jeunesse a pu devenir cette nation étouffée, morcelée en clans prêts à en découdre, une dette abyssale dont aucun ne sait comment venir à bout, un environnement dégradé sur lequel on continue d’user de droits de tirage excessifs, des banlieues en feu sur fond de diffusion de drogues de plus en plus nocives. Sans oublier que nous devrions accueillir 100 millions de visiteurs par an pour combler un peu de notre déficit commercial. La queue pour visiter la Tour Eiffel va encore s’allonger. Surtout, les salariés modestes vont trouver de moins en moins à se loger dans les centres villes saturés et hors de prix. Il leur restera les lotissements à la campagne au détriment des terres agricoles.
Rien ni personne ne semble devoir arrêter la fuite en avant vers l’abîme. On le verra au travers des exemples qui suivent : chacun d’entre eux est un coup d’épingle contre la démocratie. A force de se voir défiguré ce mode de vie commun perd tout son sens. « Indignez-vous », écrivait il y a quelques années Stéphane Hessel dans un dernier message bienvenu. Je lui obéis.
Pour moi les choses et la conscience des choses ont commencé il y a longtemps. Je les fais partir du 13 février1962 et de la démonstration unanime qui suivit la tragédie de Charonne. Rappelons les faits. Cinq jours avant une manifestation contre la guerre d’Algérie fut organisée à l’initiative du parti communiste. Cinq cortèges pacifiques sillonnèrent les rues du quartier Charonne, du nom d’un ancien village annexé par la capitale. Bien que fort éloigné des idées communistes j’avais trouvé utile de rejoindre l’un d’entre eux pour réclamer la fin des hostilités en Algérie.
L’un des ces cortèges, par chance pas le mien, fut bouclé par les forces de police. Pour échapper au matraquage qui s’ensuivit de nombreux manifestants se réfugièrent dans l’entrée du métro Charonne dont la gare était fermée. Ils furent alors victimes d’un déchaînement de violences et de projectiles qui fit 8 morts et 250 blessés. A l’heure où sont écrites ces lignes, plus de 60 ans après, personne, de la police au gouvernement n’a jamais revendiqué l’ordre d’accomplir ce massacre. Ainsi fut fait.
Pas de responsable que des morts. Une émotion intense saisit les forces vives du pays qui se rassemblèrent pour accompagner la dépouille des malheureux du métro Charonne.
C’est ainsi que je me retrouvai avec ma mère, institutrice, sur la pelouse du bois de Vincennes. Avec de nombreux enseignants elle avait répondu aux appels de leurs syndicats, alors très puissants. Du haut d’une tribune érigée à l’entrée du fort de Vincennes, le Secrétaire Général de la FEN annonça un million de participants tout en s’exclamant : « S’ils te mordent Morlaix » du nom de sa ville de naissance. Jamais le pays n’avait vécu une telle vague de protestation pacifique. Hélas, elle n’eut aucune suite.
Dès l’automne le général de Gaulle s’empressait d’affaiblir le parlement en faisant adopter par référendum l’élection directe du Président au suffrage universel. De cette date je fais partir le déclin de nos mœurs politiques. Abusée, la majorité des citoyens de ce pays crut en l’accroissement de sa liberté de choix, quand le dirigeant autoritaire qu’on lui avait imposé parachevait son œuvre de pouvoir personnel.
Il est tout de même surprenant, au pays de La Fontaine, de voir ainsi le peuple approuver tant de pouvoir dans une seule main. Esope, qui fut l’inventeur des grenouilles qui demandaient un roi, a dû s’en prévenir ! Soixante ans après sa naissance, le régime qualifié de monarchie constitutionnelle est à bout de souffle, dans l’incapacité de définir et communiquer une ligne de conduite à ceux qui voudraient agir pour le bien de tous.
Je me souviens que, lors de la passation de ce projet, un de mes professeurs s’éleva contre avec force dans les couloirs de mon lycée. Je doutai alors de ses propos, les trouvant excessifs, force m’est de reconnaître que le temps et l’expérience lui ont donné raison.
Le général de Gaulle ne manquait ni d’autorité ni de vision mais c’était celles du passé. Il partit quand il vit que ses vues n’avaient plus de sens, nous laissant Pasqua et le SAC en guise d’héritage. Ceux qui l’ont suivi se sont contentés de l’imiter en utilisant les immenses pouvoirs qu’il leur a légués pour durer. L’imagination fut ailleurs mais surtout pas à l’Elysée. Sans broncher la France a ainsi basculé du côté de la bourse, puis de la désindustrialisation. Enfin, un taux de chômage incompressible accompagne sa mondialisation ratée. Elle perd des places à tous les coups.
Nos ingénieurs avaient pourtant inventé le Minitel qui a été anéanti par Internet et la puissance financière américaine.
Pire, les Présidents issus de la gauche, lorsqu’ils accédèrent enfin au pouvoir suprême, se glissèrent placides dans les bottes institutionnelles avec le désir inconscient de rien changer. On vit ainsi Mitterrand, dont on apprend aujourd’hui qu’il était gravement malade depuis son élection, finir ses quatorze ans de mandat dans des écoutes illicites à caractère personnel. L’intelligence dévoyée est pitoyable. Sentiments mélangés, j’ai pourtant apprécié les perspicacités de l’homme qui craignait la puissance économique de l’Allemagne ou s’écria à juste titre : « les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles à l’Est ». Je ne sais pas pourquoi sa fin, après avoir englouti des ortolans, un mets aussi rare que cher, me fait penser à la mort de Louis XV. Les courtisans avides de pouvoir étaient déjà loin.
Jospin cohabita si bien qu’il abandonna le pays aux lobbies des affaires. Ce mot : « l’Etat ne peut pas tout » lui valut d’être battu à la magistrature suprême par deux hommes de droite, l’un n’avait aucune intention de gouverner, l’autre de surtout ne rien bousculer après une élection miraculeuse. Ne parlons même pas de Hollande qui passa tant de temps et d’énergie à courir après une popularité qu’il ne rencontra jamais. Il me rend triste.
Plus on avance, plus on regarde ce qui vient, il devient évident que la planète ne supportera plus un modèle d’existence des hommes fondé sur la croissance des biens et le développement des populations. Sans pitié, sans rémission, les échéances se précipitent, qu’il s’agisse d’incendies, de canicules, d’ouragans ou d’inondations funestes. L’an dernier j’ai été frappé par la catastrophe d’Hawaï, quand les habitants se jetaient en vain à la mer pour échapper aux flammes spontanées de leur jardin. Au bord de l’eau les buissons s’enflammaient comme des allumettes, les nageurs mouraient asphyxiés ou brûlés.
Il faudrait réduire d’urgence la voilure. La question c’est que ceux qui profitent le plus du monde actuel, ceux d’en haut, ne sont pas disposés à abandonner un iota de leur mode de vie pour le bien de tous. Quand ils ne nient pas tout simplement la réalité des catastrophes planétaires, ils expliquent doctement que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, que les scientifiques vont trouver la solution. Mais il n’y a pas de solution, que celle de garder de l’espace pour planter des arbres et d’être plus sobres. Dans les mers on se baigne déjà dans des micro-plastiques sans le voir ni le croire. Les particules fines nocives sont partout.
Les femmes chinoises ont été les premières à réagir. Dans un pays où la natalité était en berne, les autorités crurent s’en sortir en libéralisant les naissances après les avoir contrôlées. Rien n’y a fait, la démographie chinoise est catastrophique, les générations vieillissent sans être complètement remplacées. La population pourrait diminuer de moitié à la fin du siècle sans que la jeunesse se porte au secours de ses dirigeants. Les conditions de vie et les contraintes autoritaires font peur. La dictature n’a pas d’autorité sur les enfants à naître.
En Europe plusieurs pays, dont l’Allemagne, ont constaté une baisse de leur natalité. Contre toute attente, l’Italie de Mme Meloni accepte l’immigration légale pour ne pas pénaliser son économie. Le tour de la France est arrivé, le nombre d’enfants n’assure plus l’avenir. Pour clore ce chapitre il faut ajouter que la baisse de la fécondité masculine due à la pollution s’aggrave. Seule l’Afrique semble devoir échapper au désastre. Pour le moment.
En fait ne course-poursuite s’est engagée entre ceux qui veulent agir ou agissent spontanément en faveur du climat et ceux qui ignorent la question ou n’acceptent que des mesures indolores à la marge. Ces derniers ont pour l’instant le pouvoir. La planète n’attendra pas.
Je reviendrai sur ce sujet avec quelques idées à la fin de cet ouvrage. En attendant place aux commentaires des souvenirs.